Apprendre à transgresser : l’éducation comme pratique de la liberté selon bell hooks

Dans Apprendre à transgresser (titre original : Teaching to Transgress), bell hooks propose une vision radicalement politique de l’éducation. Publié en 1994 aux États-Unis et traduit en français en 2019 aux éditions Syllepse, cet ouvrage majeur réunit quatorze essais dans lesquels l’autrice défend une pédagogie de la libération, ancrée dans son expérience de femme noire, féministe, engagée dans les luttes antiracistes et sociales.

Une position située : penser l’enseignement depuis les marges

Bell hooks (1952–2021), de son vrai nom Gloria Jean Watkins, a choisi d’écrire sous le nom de sa bisaïeule pour honorer son héritage maternel, en lettres minuscules pour invisibiliser l’ego de l’autrice au profit du contenu politique. Elle revendique une parole située, d’une femme noire ayant grandi dans un contexte de ségrégation raciale, marquée par le sexisme et la pauvreté. Cette expérience personnelle structure l’ensemble de sa pensée critique. Elle affirme que toute théorie de l’éducation qui ignore les rapports de pouvoir, notamment racistes et sexistes, contribue à les reproduire (Apprendre à transgresser, Syllepse, 2019).

Dans ses cours, elle met en place une relation éducative où les étudiant·es ne sont pas des récipients passifs, mais des sujets actifs, capables d’analyse critique et d’engagement. Elle remet en cause la figure du professeur tout-puissant et propose un espace d’apprentissage collectif et horizontal, fondé sur le dialogue, l’expérience, l’écoute.

Une pédagogie inspirée par Paulo Freire

Bell hooks reconnaît l’influence déterminante du pédagogue brésilien Paulo Freire, auteur de Pédagogie des opprimés (1970). Comme lui, elle conçoit l’éducation comme une pratique de la liberté. Pour Freire, il ne s’agit pas d’inculquer des savoirs, mais de développer une conscience critique (« conscientização ») capable d’analyser les oppressions et de les combattre.

Hooks s’approprie cette vision, en y ajoutant une lecture féministe et intersectionnelle. Elle critique d’ailleurs certains angles morts de Freire, notamment son manque d’attention aux enjeux de genre, tout en saluant la puissance de son projet émancipateur. Son travail constitue ainsi un prolongement politique et sensible de la pédagogie critique.

« L’expérience peut être une source de connaissance. Et dans un contexte de domination, l’expérience des opprimé·es est une base politique légitime pour comprendre et transformer le monde. »

Apprendre à transgresser, bell hooks

Transgresser : une invitation à penser contre et avec

Pour bell hooks, transgresser signifie refuser les cadres oppressifs de l’école traditionnelle : hiérarchies professorales, savoirs normatifs, silences imposés. Elle propose une salle de classe comme espace de désordre fécond, de conflit fécond, où chacun·e peut prendre la parole, dire son vécu, et en faire un point d’ancrage pour construire une analyse collective.

Elle défend aussi le plaisir d’enseigner et d’apprendre : une éducation libératrice doit être joyeuse, sensuelle, vivante. Le corps, l’affect, la subjectivité y ont leur place. Loin d’une posture moralisante, hooks croit en une pratique politique du soin, du dialogue et de l’amour.

Une lecture indispensable aujourd’hui

L’ouvrage de bell hooks est devenu une référence incontournable pour les praticien·nes de l’éducation populaire, les militant·es antiracistes, les enseignant·es critiques. En France, il inspire de nombreux collectifs féministes et d’éducation alternative, et fait l’objet de lectures collectives, d’arpentages et de formations.

Dans un contexte où les discours réactionnaires attaquent les savoirs critiques (sur le genre, la race, la colonisation), Apprendre à transgresser rappelle combien penser l’éducation autrement est une urgence politique.

Pourquoi c’est une lecture utile dans une réflexion antifasciste

  • Critique du savoir institutionnel : hooks montre à quel point l’éducation peut reproduire les systèmes de domination. Cela rejoint l’impératif antifasciste de déconstruire les récits racistes ou nationalistes.
  • Pédagogie de l’émancipation : en co-construisant le savoir, on développe des alliages de résistances, communautaires, locales et créatives — exactement comme on souhaite le faire à RLF.
  • La transgression comme fil rouge militant : rompre avec l’ordre établi, interroger les « normes » véhiculées par les institutions, les médias, ou les groupes politiques

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